Ma charge mentale

Vous connaissez la notion de charge mentale? Elle est souvent définie comme l’ensemble des sollicitations du cerveau pendant l’exécution d’un travail. C’est cette bande dessinée d’Emma, que j’ai vu passer sur les réseaux sociaux, qui m’a donné l’idée du présent article. Rassurez-vous, loin de moi l’idée de partir un débat sur le sujet de la charge mentale des femmes, même que je vais dans une toute autre direction. Je veux vous parler de ma charge mentale à moi, en tant que personne diabétique.

Avec le temps, notre vie change. On évolue. On passe du ventre de notre mère aux bras de nos parents. Pour certains, on va à la garderie. Ensuite, il y a la maternelle et le reste des années à l’école primaire. Puis, pour la plupart, il y a 5 années au secondaire, parfois suivies d’un petit tour au cégep et même à l’université. À un certain moment, sans même sans rendre compte, on est rendus sur le marché du travail. On habite peut-être déjà en appartement. Le désir d’avoir une maison se fait sentir. On passe à l’action. En couple et envie d’agrandir la famille? C’est peut-être le moment que vous choisirez aussi. Et à chacune des étapes franchies, on regarde en arrière et on se dit bien souvent que la vie était plus évidente lorsqu’on était à la précédente. N’est-il pas vrai qu’en appartement on n’avait pas d’entretien de terrain à faire ni même la responsabilité des réparations de notre domicile? Quand on arrive à l’université, on regrette parfois nos années de cégep: on trouve finalement que c’était plus facile alors qu’on ne pouvait le savoir sur le coup. Quand on a des enfants, on comprend qu’aller souper au restaurant en amoureux, c’est plus difficile qu’avant: il faut trouver une gardienne et en plus, il faut trouver l’énergie! Ne pensez pas que j’ai des regrets face à mon passé, loin de là.

Rendue à 31 ans, j’ai deux enfants, un conjoint, une maison, un travail. Je m’estime très chanceuse de tout ce que la vie m’a donné. Le fait est que j’ai aussi le diabète. J’ai vécu la grande majorité de ma vie sans la maladie. Je ne réalisais pas la chance que j’avais sur le coup. Je vois cela aussi un peu comme une étape: quand je regarde en arrière, je réalise combien la vie était plus simple auparavant.

Comme tout le monde, j’ai ma routine quotidienne. Je prends ma douche, je choisis mes vêtements, je me maquille, je déjeune, je prépare mon lunch, je m’occupe des enfants, je me rends au travail, je fais ma journée au boulot, je vais chercher les enfants à la garderie, je prépare et prends mon souper, je donne le bain aux enfants et les mets au lit. Je prends un peu de temps pour moi en soirée et je me mets à mon tour au lit. La différence, c’est qu’à chacune des phases de ma journée, il y a en arrière-plan mon cerveau qui réfléchit à mes glycémies.

La première chose que je fais le matin, c’est justement de prendre ma glycémie. En fonction du nombre affiché sur mon glucomètre, je décide de l’ordre dans lequel j’accomplirai les choses que j’ai à faire. Si je vois que ma glycémie est en chute libre, je commencerai la journée avec un bon café latté. Autrement, ce sera la douche qui l’emportera. À l’inverse, si ma glycémie est haute, je m’injecterai une dose d’insuline et irai prendre ma douche histoire de retarder le plus possible le déjeuner pour ne pas empirer ma glycémie davantage, le temps que l’insuline fasse son effet.

Lorsque je prends le volant, je dois m’assurer que ma glycémie le permet. JAMAIS je ne prendrai la route en hypoglycémie, de la même manière qu’on ne conduit pas en état d’ébriété. Mes fonctions cognitives sont affectées et ce serait non sécuritaire de conduire.

Pour les mêmes raisons, si je m’apprête à donner le bain aux enfants, je ne peux le faire en hypoglycémie histoire de ne pas les mettre en danger. J’aurais peur de ne pas réagir à temps et de la bonne manière s’il arrivait quoi que ce soit.

Quand je travaille, j’ai à portée de la main des collations de toutes sortes. Si je vais dans une réunion, j’apporte ma sacoche avec moi histoire d’avoir ce qu’il faut pour toutes les situations glycémiques. Si je dois plaider un dossier devant le tribunal, il y a bien des chances que mon niveau de stress soit augmenté, ma glycémie aussi par la même occasion. Je prévois donc des collations faibles en glucides histoire de ne pas me brouiller les idées, car j’ai besoin de toute ma tête.

Quand je décide d’aller au lit, ma glycémie est un facteur déterminant. Je dois parfois manger, parfois m’injecter de l’insuline. Quand la «chance» me sourit, je me laisse aller dans les bras de Morphée dès que le besoin se fait sentir, sans me préoccuper de quoi que ce soit. Il arrive aussi parfois que je doive m’éveiller au beau milieu de la nuit pour corriger une hypoglycémie.

Quand je cuisine, je pèse les aliments pour calculer les glucides. Quand je mange à l’extérieur de la maison: je cherche les valeurs nutritionnelles partout. À défaut de les trouver, j’utilise mon oeil de lynx afin d’estimer la quantité de glucides. À force de le faire, j’arrive presque à remplacer le nom des aliments par des chiffres!

Je prévois les périodes  je fais du sport en fonction de ma glycémie. La stratégie adoptée (gestion des glucides et de l’insuline) pour pouvoir accomplir mon activité sportive dépend aussi de ma glycémie, de même que la durée.

Je dois aussi prévoir dans mon horaire des périodes pour des changements de cathéter et de réservoir d’insuline (aux trois jours) ainsi que de capteur de glucose en continu (aux six jours) afin d’éviter les infections, de continuer à recevoir de l’insuline et d’utiliser toutes les fonctionnalités de ma pompe à insuline.

J’ai dû apprendre à rester à l’affût des signes que mon corps m’envoie afin de détecter les hypoglycémies et les hyperglycémies en tout temps. Ça peut sembler anodin comme ça, mais ça se complique assez rapidement. À titre d’exemple, un de mes symptômes d’hypoglycémie, c’est que je frissonne. J’ai toujours un peu froid quand j’approche de la limite basse. Comme on vit au Québec, le temps lui-même nous fait parfois frissonner. Ainsi, lorsque je suis à l’extérieur l’hiver, j’ai plus de difficulté à identifier mes symptômes. C’est la même chose lorsque je prends de l’alcool et que je commence à être un peu «feeling» puisque l’hypoglycémie, comme l’alcool, entraine une certaine difficulté à penser. Quant à l’hyperglycémie, elle engendre chez moi une sorte d’hyperactivité. C’est comme si j’avais pris un café de trop. Je dois donc redoubler de vigilance dans certaines situations, car il peut m’arriver de me sentir fébrile pour d’autres raisons.

Vous l’aurez compris, mon cerveau roule toujours au profit de mon diabète, à un point tel que parfois, j’ai la tête qui tourne sans pourtant que ma glycémie ne soit en cause!